DE L'AIR DU TEMPS...

ou DES GOÛTS ET DES COULEURS...

 

     Jeunes mariés impécunieux, à la fin des années soixante, nous avions reçu comme principal cadeau une cocotte minute, quelques draps, serviettes et torchons. Impétuosité oblige, le premier enfant s'est très vite annoncé et il fallut bien monter ce que l'on appelait son "ménage". Les premiers achats furent une machine à laver et les ustensiles nécessaires pour faire la cuisine. Question mobilier, il n'y eut pas à tergiverser, les seuls meubles à notre portée étaient en teck, plaqué bien entendu. Et puis le temps a passé, nos goûts se sont affinés et le massif l'a emporté sur le plaqué et le lamellé-collé. Nous étions en Haute-Saône et courions les antiquaires, autant que notre bourse plate nous le permettait. Pendant les cinq années qui suivirent, nous avons progressivement remplacé nos meubles de première génération par de solides pièces régionales, notamment en chêne. Ces meubles-là nous ont accompagné depuis, subissant une vingtaine de déménagements, impliquant à chaque fois le démontage et remontage des éléments chevillés. Ils ne nous ont plus quittés, sont toujours dans une santé éblouissante et nous ravissent chaque jour par leur forme, leur élégance, leur raffinement et par leur patine.

 

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     Dans le même temps, de grands changements extérieurs à notre foyer se sont produits. L'exode rural s'est accru, le monde de l’agriculture passant de 20 % à 3 % de la population active, tandis que la population totale du pays s'accroissait de 14 millions d'habitants. Aux effets dus à ces changement se sont ajoutés ceux des multiples crises financières et économiques, crises qui n'ont en rien stoppé la marche du progrès technologique. Notre société en a été profondément bouleversée dans sa culture et même dans son identité. Dans le domaine de l'habitat, l'immobilier et le mobilier se sont adaptés aux nouvelles mœurs, aux nouveaux espaces, aux nouvelles façons de vivre. Les IKEA et autres grandes surfaces du meuble ont opportunément fondé leur politique sur des meubles bon marché qui, sans rien céder au fonctionnel, sont pratiques, légers et offrent l'indéniable facilité d'être transformables.

     Les formidables innovations dans le domaine des technologies et de l'informatique permettent dorénavant aux robots de réaliser un sujet donné en une heure, là où nos artisans du siècle dernier mettaient plusieurs journées ! Il en va ainsi des tours verticaux à commandes numériques qui sont capables de réaliser des sculptures sur bois en quelques minutes et, maintenant, des imprimantes en trois dimensions dont les capacités sont encore loin d'avoir été toutes explorées. En plusieurs décennies, le progrès technologique a détruit des pans entiers de l'artisanat d'art, mis à part peut-être la restauration des meubles et objets précieux. A la ville et à la campagne, les ébénistes indépendants n'existent pratiquement plus ; Ils travaillent désormais dans de grandes structures industrielles, celles-là mêmes qui ont fait baisser les prix de revient mais qui, en revanche, ont déshumanisé le lien social. Fermées les échoppes des menuisiers de village qui, avec un ou deux compagnons, réalisaient les huisseries, les charpentes, les parquets, les placards et même les cercueils.

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     A Paris, le Faubourg Saint-Antoine, haut lieu des métiers d'artisanat du bois, comptait 500 menuisiers et 400 ébénistes dans les années 1700. En 1886, l'école d'art Boulle y ouvrait ses portes, près de la Place de la Nation. Dans les années 1980, attirés par des loyers modérés et l'abondance d'ateliers inoccupés, de nombreux artistes se sont installés dans le quartier : peintres, décorateurs, photographes, architectes... Aujourd'hui, les échoppes d'artisans du bois y sont devenues rares...

     En synthèse il résulte de ces bouleversements - sur un période relativement courte - une perte des savoir-faire en ce qui concerne les hommes, une baisse notoire de la qualité de l'ameublement en général et, corrélativement, une baisse des coûts de sa production. D'aucuns le regretteront, d'autres s'en réjouiront, au motif de l'accès au marché pour le plus grand nombre...

     Dans mes jeunes années, je passais mon temps libre dans l'atelier de mon voisin menuisier. Il avait là quatre établis et trois compagnons. Le matin, le réchauffage de la colle d'os et de peau de lapin au bain-marie, sur le poêle, diffusait des fragrances extraordinaires. S'y mêlaient les arômes des bois utilisés, au fur et à mesure des travaux ce coupe, de carroyage et de sculpture. C'est là que j'ai appris à reconnaître l'odeur âcre du chêne, celle plus fine et pénétrante des fruitiers, celles parfois envoûtantes d'essences beaucoup plus rares, telles que le cèdre, le gaïac, l'amarante, la loupe d'amboine... Les blagues fusaient, couvrant les bruits des maillets et des machines, entrainées par des poulies en bois et de longues courroies en cuir. De temps à autre, le matin, c'étaient des pauses casse-croûtes gargantuesques, à base de cochonnailles diverses dont les préférées étaient les gros-grillons, les boudins et les pâtés, arrosés d'un vin rouge qui tirait plus sur la piquette à 4,5 degrés que sur les crus du Bordelais voisin ! Il est vrai qu'en ce temps-là chaque ferme faisait son vin et tuait son cochon et il est vrai également que le présent de quelques côtelettes, lors d'une négociation du prix d'une table ou d'une charpente, mettait le maître des lieux de meilleure humeur... Quels souvenirs que ces copeaux qui volaient sous les varlopes et ces bois qui, comme par magie, prenaient des formes tarabiscotées alors que l’outil restait invisible (et pour cause, il tournait à quelques milliers de tours par minute !). Et que dire de cette grande scie à ruban qui chantait dans l’atelier et réalisait sous mes mains quelque profil chantourné !

     Et le temps a passé... Pour revenir à nos meubles, nous avions acheté une petite armoire de mariage 2 400 francs pièce au milieu des années 70, soit les trois-quarts de mon salaire d'alors. A la fin du siècle dernier, elle avait encore une bonne cote et valait environ 25 000 francs ; aujourd'hui, je ne suis plus sûr de sa valeur, tant le prix des meubles régionaux anciens s'est effondré ! Au rebut les crédences, bonnetières, bahuts deux-corps, vaisseliers, semainiers, horloges et autres coffres et lits clos ! Au rebut également un savoir-faire, une culture fondée sur l’humain et la fierté de la belle œuvre accomplie de ses mains…

     Cette armoire matérialise pour moi l’évolution générale de nos sociétés occidentales dans les cinquante dernières années. Tout est allé trop vite, à tel point que j’ai cette impression très nette que nous n’avons pas su nous protéger et transmettre convenablement nos valeurs aux nouvelles générations… Effet de l’âge ou bien verdict réaliste ? Toujours est-il que lorsque je regarde cette armoire, je ressens parfois l’amer reproche d’une transition ratée, à l’image de ce qu’elle fut à l’origine, chargée de draps brodés et de dentelles fines et de ce qu’elle est maintenant, le réceptacle de matériels informatiques, d’une grande télévision à écran plat, d’une chaine haute fidélité et autres lecteurs de disques.

     Mais, travers des temps modernes, tout cela est oublié dès que ses portes se referment. Elle retrouve alors son caractère altier, arbore ses deux cœurs et montre à l’envi ses fines moulures et ses riches couronnes sculptées.

 

     Et les années passent…

 

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